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Mémoriam Henri Boily
(1913-2008) : un témoin
exceptionnel de la longue lignée des ramancheurs Boily Par
Serge Gauthier Ph.D. Centre
de recherche sur l’histoire et le patrimoine de Charlevoix Pauvres
ramancheurs Boily! Marius Barbeau les avait, semble-t-il,
figé pour de bon dans
une image folklorique propre à plaire aux touristes
anglophones de la Croisière
du Saguenay dans son ouvrage The Kingdom
of Saguenay paru en 1936[1]
et diffusé sur les bateaux de la Canada Steamship Lines. Il
faut dire que le
célèbre anthropologue du Musée
National du Canada a, dans le passage traitant
de Boily le Ramancheur[2]
multiplié les facéties autour du personnage en
attribuant même un mauvais
prénom soit Fabien au lieu de Flavien Boily (1839-1920)
à ce fameux ramancheur
de Charlevoix[3].
Mais il y avait plus que cette simple erreur : Barbeau
décrit un voyage
totalement inventé que Boily aurait fait chez les Montagnais
de la côte Nord,
lui fait réciter une chanson folklorique (Marie
Calumet) et raconter des anecdotes (l’historiette
sur la place de saint
Joseph dans le sermon du curé du Portage notamment) et ce
sans référer à une
source précise sur le plan historique ou même
folklorique. C’est que ce
personnage de Boily le Ramancheur –comme celui
d’Alexis le Trotteur et de Louis
L’Aveugle aussi présent dans le même
ouvrage- était propre à entretenir
auprès
des touristes anglophones l’image d’un
« Royaume du Saguenay »
médiéval que Barbeau évoquait alors
dans une démarche quelquefois plus
touristique que scientifique[4].
Mais,
peut-être plus surprenant encore, Marius Barbeau refuse de
comparer Boily le
ramancheur à Ti-Sèbe le ramancheur du roman Maria
Chapdelaine [5]
de Louis Hémon, retenant chez Boily surtout le statut
d’amuseur public plutôt que
celui de soigneur du peuple. Barbeau écrit donc en
français : « Le
« ramancheur » de Louis
Hémon, dans Maria Chapdelaine, n’était
pas comparable à Boily, au dire des gens
qui les ont connus. »[6].
D’abord retenons cette dernière affirmation pour
le moins étonnante de la part
de Barbeau : le personnage de Ti-Sèbe le ramancheur
de Louis Hémon est un
personnage fictif et il ne peut donc y avoir de gens
« qui l’ont
connu ». De fait, même si des paroissiens
du secteur de Péribonka ont
voulu identifier ou rechercher une « Maria
Chapdelaine » ou référer
à
un dénommé Ti-Sèbe Simard comme
étant le ramancheur de Louis Hémon, ce dernier
n’a jamais confirmé cela et ses personnages
demeurent pour ses lecteurs ce
qu’ils sont soit des créations
littéraires. Étrange que Marius Barbeau soit
tombé dans ce piège, inspiré en cela
par une rumeur locale bien peu
scientifique. En fait, la pratique de ramancheur décrite par
Louis Hémon ne se
distance pas tellement de celle racontée par la tradition
orale dans Charlevoix
ou au Saguenay-Lac-Saint-Jean, car les ramancheurs Boily
étaient aussi comme le
personnage de Ti-Sèbe surtout de
généreux « soigneurs du
peuple »
utiles à une population requerrant le plus souvent
gracieusement leurs soins.
Et cela, je l’ai compris, un jour de décembre 1979
à Montréal, en rencontrant
Monsieur Henri Boily, devenu avec le temps un des derniers
témoins d’une longue
tradition familiale. Lors
de notre rencontre, d’entrée de jeu, Henri Boily
me précisa qu’il n’était pas
lui-même ramancheur! Il avait simplement
été l’assistant de son père,
un fameux
ramancheur, durant de nombreuses années et de cela il
s’était contenté. Tout de
suite, Henri Boily insista pour dire que son père
« n’était pas du tout
comme le ramancheur Boily de Marius Barbeau! ».
Ainsi, selon Henri Boily,
Barbeau était un bien respectable monsieur mais ce
qu’il racontait sur ses
ancêtres ramancheurs n’était en quelque
sorte que de l’humour. J’en convins
très rapidement avec lui lorsqu’il me dit que son
père, le ramancheur Thomas
Boily (1873-1941), avait tout particulièrement fait
carrière à Montréal après
avoir quitté son Lac-Saint-Jean natal. Il avait eu pour
clients des hommes
d’affaires, souvent des juïfs pour qui son
père étaient parfois « une
sorte de Messie » selon ses dires, des sportifs,
lutteurs et joueurs de
hockey notamment, des membres de communautés religieuses,
même des médecins
parfois…presque tout le monde en fait et toutes classes
sociales confondues.
Nous étions alors bien loin de la traditionnelle
clientèle d’agriculteurs des
milieux ruraux! Et, plus encore, Henri Boily me fit comprendre que le
métier de
son père était une technique qui
n’avait rien de magique et relevait plutôt
d’une
longue tradition remontant même à Hippocrate
célèbre médecin grec dont les
procédés présentées dans
ses traités antiques « des
fractures » et « des
articulations »
n’étaient pas éloignées de
ceux pratiqués dans sa
famille et tout particulièrement le fameux bandages
d’éclisses en bois pour
redresser et replacer les os défaits après le
traitement. Selon Henri Boily, le
ramancheur opérait surtout sur les entorses, les luxations, les fractures,
laissant comme
l’écrit Louis Hémon
« les maladies de l’intérieur
du corps » à
d’autres guérisseurs. Le taux de
réussite semblait bon : les patients
étaient toujours de plus en plus nombreux! Thomas Boily fit
même breveter un
liniment à son nom (liniment rouge
Boily)
qui se vendit en pharmacie. Seules les poursuites incessantes du
Collège des
Médecins devaient faire cesser sa pratique de ramancheur
à Montréal et l’inciter
à retourner vivre au Lac-Saint-Jean. J’invite les
lecteurs intéressés à en
savoir plus sur les descriptions d’Henri Boily et sur la
longue lignée des
ramancheurs Boily du Québec ayant en fait plus de 300 ans
d’histoire, à
consulter le petit ouvrage paru récemment que j’ai
consacré à cette pratique[7].
Comme
il est facile de le constater, Henri Boily n’avait rien
d’un informateur
analphabète et un peu hors de l’histoire que
paraissait privilégier, du moins
en théorie, Marius Barbeau dans plusieurs de ses
écrits[8].
Henri Boily est né à
Saint-Jérôme (Lac-Saint-Jean),
aujourd’hui Métabetchouan,
le 12 juin 1913, fils de Thomas Boily, alors cultivateur, et
d’Anna Belley. Il
a fait des études classiques, devenant par la suite
journaliste au poste de
radio CKRS de Chicoutimi[9].
Il a œuvré de nombreuses années au
Saguenay à titre de responsable en relations
publiques toujours pour le poste CKRS. Par la suite, il a
déménagé ses pénates
à Montréal où il a
travaillé au service des relations publiques du Canadien
National d’où il venait tout juste de prendre sa
retraite au moment de ma
première rencontre avec lui en 1979. Par la suite, il est
retourné vivre à
Chicoutimi où il vient de mourir le 16 janvier 2008,
à près de 95 ans. Grand
intellectuel, il s’est intéressé
à l’histoire et à la
généalogie des familles
Boily et Lavoie. Il s’est aussi amusé à
collectionner un vaste répertoire de
glanures et de citations d’auteurs littéraires de
divers siècles. Voilà un
informateur lettré qui éloigne de nous
l’idée d’une histoire du folklore
figée
et en voie de disparition, mais plutôt démontre le
cheminement d’un héritage
patrimonial en constante évolution. Qu’on se le
dise il y a encore du terrain
ethnologique à faire même de nos jours et pas
seulement pour répéter ce qui a
été dit! Après
le dépôt de mon mémoire -qui fut
reçu froidement par des professeurs de
folklore comme Luc Lacourcière qui me disait alors
« qu’en son temps on
étudiait pas ces choses-là! »
et surtout pas de cette manière-là![10]-
je me suis un peu éloigné de ce sujet pour
privilégier par la suite une
approche plus historienne qu’ethnologique dans mes recherches[11].
Je n’aurais sans doute jamais repensé à
ce mémoire sur les ramancheurs Boily[12],
sans un appel téléphonique d’Henri
Boily, un samedi soir de juillet 2006. Après
avoir eu peine à reconnaître ce monsieur que je
n’avais pas vu ni entendu
depuis plus de 25 ans, ce dernier m’affirma qu’il
souhaitait que je fasse paraître
mon mémoire sous la forme d’un livre, ce que je
fis finalement à sa suggestion
en 2007. Entre-temps, j’ai rencontré à nouveau Henri Boily
à Chicoutimi (désormais
Saguenay) en août 2006 et quel plaisir ce fut de renouer avec
cet informateur
unique qui ne manqua pas à nouveau de
m’étonner! Sans lui aurais-je eu jamais
l’intention de publier mon livre sur les ramancheurs Boily?
Sans doute pas! Et
de cela je le remercie maintenant, comme aussi pour m’avoir
fait comprendre que
l’héritage traditionnel des Boily est bien plus
qu’une amusante dissertation
littéraire à la sauce parfois trop touristique,
mais surtout un long
apprentissage qui n’en finit jamais de se transmettre pour
qui consent les
efforts requis. En
conclusion, vous me permettrez une dernière anecdote
à peine croyable et
pourtant vraie : au lancement de mon livre en juillet 2007 et
auquel
Monsieur Boily n’a pu assister à cause de son
grand âge, une femme dans la
quarantaine de la famille Boily s’est
présentée à moi -alors que je venais
de
dire et d’écrire que la lignée des
Boily ramancheurs étaient désormais
éteinte-
comme étant une ramancheuse pratiquant toujours le
métier dans sa région[13].
La lignée n’est pas morte, venait-elle me dire!
J’ai bien reçu le message et
Monsieur Henri Boily le sait peut-être aussi là
où il se trouve aujourd’hui :
la tradition folklorique ne meurt jamais vraiment même si
elle échappe quelquefois
aux ethnologues qui désirent parfois se
l’approprier un peu personnellement et bien
trop définitivement. [1] The Kingdom of Saguenay. Toronto, Mac Millan, 1936. 167 pages. Traduit en français sous le titre Le Saguenay Légendaire. Montréal, Beauchemin, 1967. 147 pages [2]
Texte
« Alexis the runner » dans The
Kingdom of Saguenay où il évoque le
ramancheur Boily (Fabien Boily the
bone-setter) : 153-155. Dans Le
Saguenay Légendaire il publie un texte plus
élaboré qui garde toutefois
l’esprit touristique initial fort léger sous le
titre « Boily le
Ramancheur » : 106-122. [3] Voir : Serge Gauthier. Article sur Flavien Boily le ramancheur sur le site Encyclobec.ca (section région de Charlevoix) [4] Voir à ce sujet James Murton. « La Normandie du Nouveau Monde » : la société Canada Steamship Lines, l’antimodernisme et la promotion du Québec ancien », RHAF, 55, 1, été 2001, p. 3-44. [5] Hémon, Louis. Maria Chapdelaine. Montréal, Fides, 1946. [6] Le Saguenay Légendaire, op. cit, p. 109. Pourtant en anglais Barbeau avait écrit en 1936 au sujet de Boily le ramancheur à l’intention de la clientèle anglophone dans The Kingdom of Saguenay, op. cit. p. 154 : he was (Boily le Ramancheur) the « ramancheur » of Maria Chapdelaine. Comme on le voit nous n’en sommes pas à une contradiction près chez Barbeau. A-t-il changé d’opinion sur la question? Sans doute pas sur le fond, car dans les deux éditions il prend clairement le ramancheur d’Hémon pour un personnage historique! [7] Gauthier, Serge. Les ramancheurs Boily au Québec. De Charlevoix au Saguenay et jusqu’à Montréal. La Malbaie, Éditions Charlevoix, 2007. 80 pages. [8] Voir à ce sujet Gauthier, Serge. Charlevoix ou la création d’une région folklorique. Étude du discours de folkloristes québécois(1916-1980). Québec, Presses de l’Université Laval, 2006. 208 pages. [9] Ces informations proviennent de notes biographiques compilées par le fils d’Henri Boily, Maître Gratien Boily de Québec. [10] J’appris pourtant que Luc Lacourcière connaissait bien les ramancheurs Boily, car son frère médecin dans Charlevoix (Victor Lacourcière) les a souvent confrontés. Encore ici l’opinion de Luc Lacourcière sur mon sujet de mémoire découlait aussi peut-être d’une question de point de vue! [11] Voir à ce sujet mon ouvrage publié avec Normand Perron : Histoire de Charlevoix. Québec, Presses de l’Université Laval, 200. 395 pages [12] Déposé en 1982 à l’École des Gradués de l’Université Laval. [13] Que je n’identifie pas à sa demande à cause des poursuites possibles du Collège des Médecins. |